CHAPITRE XV
Paula est en train de subir une série de contractions dans ma voiture, quand je décide soudain que nous n’irons pas à la maternité où son médecin nous attend. Tournant à gauche, je prends la direction de l’autoroute. Paula, qui souffre considérablement, me regarde avec stupéfaction enfoncer l’accélérateur.
— Qu’est-ce que tu fais ? me crie-t-elle.
— Je n’aime pas cette maternité, et je la trouve très mal équipée. Je t’emmène dans un hôpital où tu seras beaucoup mieux. Ne t’inquiète pas, j’ai de l’argent, je paierai la facture.
— Mais on m’attend ! J’ai appelé la maternité avant de partir !
— Peu importe. L’hôpital dont je te parle est à une demi-heure de route.
Plutôt quarante-cinq minutes, mais enfin…
— Tu verras, ils te donneront une chambre avec vue sur les montagnes.
— Mais je ne pars pas en vacances, Alisa ! Je vais accoucher ! Je n’ai pas besoin d’une chambre avec vue sur les montagnes !
— C’est toujours sympa, d’avoir une jolie vue sur le paysage, dis-je en lui tapotant la jambe pour la rassurer. Ne t’en fais pas, Paula, je contrôle la situation.
Ce bébé, j’ignore pourquoi il est spécial, tout comme j’ignore pourquoi Ray et Kalika sont obsédés par sa naissance. Mais je sais qu’ils ne sont pas près île le voir…
L’hôpital où j’emmène Paula, le célèbre Cedar Sinai Hospital, n’a pas été prévenu de notre arrivée, mais dès que le personnel aperçoit mes billets et mes diverses cartes de crédit, tous sont aussitôt aux petits soins pour nous. La qualité des soins d’urgence est trop souvent déterminée par l’argent, et je le déplore. Tenant Paula par la main, je l’aide à remplir les formulaires d’inscription, puis on nous guide jusqu’à la salle d’accouchement. Apparemment, le bébé est impatient de naître. Une infirmière me demande de passer une blouse blanche et un masque, puis, gentiment, accepte que je reste avec Paula sans me poser la moindre question.
Paula, elle, ruisselle de sueur : les contractions sont maintenant très douloureuses. La souffrance qu’elle éprouve, je la connais bien, pour en avoir moi-même fait plusieurs fois l’expérience. Un anesthésiste propose alors à Paula de lui injecter un calmant, voire de pratiquer sur elle une péridurale qui endormirait la partie inférieure de son corps, mais Paula refuse.
— Non, merci. Je n’ai besoin de rien, mon amie est ici, avec moi.
L’anesthésiste n’est pas très content, mais la remarque de Paula me touche profondément. Je me sens si humaine que même ce genre de démonstration d’affection me va droit au cœur. La main de Paula – que je serre dans la mienne – est moite, certes, mais j’ai rarement senti quelque chose de plus doux.
— Je suis avec toi, Paula, et j’ai bien l’intention de rester.
Quant au bébé, il prend son temps. Ce n’est que huit heures plus tard, alors que la nuit est tombée, qu’il se décide enfin à apparaître – un bel enfant de presque quatre kilos, avec davantage de cheveux que la plupart des nouveau-nés, et d’immenses yeux bleus, qui deviendront sans doute marrons dans quelques mois. Je suis la première à tenir le bébé dans mes bras – à part le médecin-accoucheur qui a délivré Paula, évidemment – et je lui chuchote à l’oreille l’antique formule mystique censée rappeler à l’enfant la nature véritable de son âme.
— Vak, répété-je plusieurs fois à voix basse. Le bébé étant né sans pousser un seul cri, c’est pratiquement le premier son qu’il entend, dans le silence quasi absolu qui règne dans la salle d’accouchement. On dirait que le temps a suspendu son vol.
Vak, c’est l’un des noms de Sarasvati, la déesse de la parole, la Mère qui éclaire les saints et les prophètes. En entendant cette unique syllabe, le bébé me sourit. Je crois qu’il ne m’en faut pas davantage pour que je tombe aussitôt amoureuse de lui… Après l’avoir nettoyé le plus tendrement possible, je le tends à Paula, quand une idée me traverse soudain l’esprit : qui peut bien être le père de cet enfant ?
— Il va bien ? me demande Paula, épuisée mais radieuse.
Heureuse, je ris.
— Oui, il va bien. Il est parfait.
Tout en prononçant ces mots, j’ai comme une intuition étrange.
— Comment vas-tu l’appeler ?
Paula approche son bébé tout près de son visage, et il tend les bras vers elle, la touchant du bout des doigts.
— Je n’en sais rien, me répond-elle. Il faut que je réfléchisse.
— Vous n’avez pas pensé à un prénom en particulier ? s’étonne une infirmière.
Un peu confuse, Paula rétorque :
Non. Jamais.
* * *
La mort fait partie de la vie, et quand je décide de téléphoner chez moi, afin de savoir comment Kalika s’est tirée de son expédition avec les deux flics, je sais au fond de moi que le cimetière et la maternité sont respectivement de chaque côté d’un même mur. Les deux sont reliés par une espèce de cabinet obscur, dans lequel sont cachés maints squelettes, et où le passé revient parfois hanter le présent. Tous ceux qui naissent mourront un jour, l’illustre Krishna l’a dit. Ni la naissance ni la mort ne devraient nous affliger, pourtant, même avec mes cinquante siècles d’expérience, je ne suis pas prête à affronter la suite des événements.
Kalika décroche. Il est dix heures du soir.
— Bonsoir, Mère, me dit-elle.
— Tu savais que j’allais appeler ?
— Oui.
— Comment le savais-tu ? Tu viens de rentrer à la maison ?
— Non. Je suis rentrée il y a déjà pas mal de temps. Où es-tu ?
J’hésite à lui dire la vérité.
— Ray a dû te le dire.
— Oui. Tu es à la maternité ?
— Oui. Comment ça s’est passé, avec les policiers ?
— Très bien.
J’ai un peu de mal à poser la question suivante.
— Et les deux flics, ils vont bien ?
— Ne t’en fais pas pour eux, Mère.
Submergée par une soudaine angoisse, je ferme les yeux.
— Tu les as tués ?
Kalika ne se trouble pas.
— Ça ne te regarde pas. Le bébé est né, et je veux le voir.
Comment sait-elle qu’il est déjà né ?
— Non, Paula est toujours en salle de travail. Pour l’instant, le bébé n’est pas encore visible.
Kalika ne réagit pas tout de suite.
— Dans quel hôpital vous trouvez-vous ?
— Passe-moi Ray, s’il te plaît.
— Ray n’est pas là. Quel est le nom de l’hôpital, Mère ?
— Mais Ray ne sort presque jamais. Tu es sûre qu’il n’est pas à la maison ?
— Il n’est pas à la maison, Mère, c’est la vérité. À ton tour d’arrêter de mentir : quel est le nom de cet hôpital ?
Même si je ne suis plus un vampire, je déteste qu’on fasse pression sur moi.
— D’accord, je vais te le dire, mais à une condition : explique-moi pourquoi il est si important pour toi de voir ce bébé.
— Tu ne peux pas comprendre.
— Kalika, je t’ai donné la vie, je suis plus âgée que tu ne le penses, et j’ai beaucoup plus d’expérience que toi. Explique-moi ce qui se passe.
— Ça ne te regarde pas.
— Très bien. Ce n’est donc pas à moi de te donner le nom de cet hôpital. Passe-moi Ray.
Kalika s’exprime gentiment, mais il y a une certaine tension dans sa voix.
— Je te l’ai déjà dit, il n’est pas à la maison. Je ne suis pas en train de te mentir, Mère.
Elle s’interrompt un instant, puis elle déclare :
— Par contre, Eric est à côté de moi.
Mon cœur s’emballe.
— Pardon ?
— Eric est assis sur le divan, à côté de moi. Il est ligoté, mais j’ai retiré son bâillon. Tu veux lui parler ?
J’ai carrément l’impression de me retrouver en train de flotter sur un bout de banquise dérivant sur un océan de ténèbres. Ma vue se trouble, et je frôle l’évanouissement. Le comportement de Kalika – d’un point de vue indifféremment humain ou vampirique – étant inexplicable et imprévisible, il est inutile que j’essaie de devancer ses pensées. Peut-être devrais-je éviter de la contrarier.
— Passe-le-moi, dis-je à ma fille.
S’ensuit une série de grésillements, comme si Kalika avait mis la main sur le combiné pour m’empêcher d’entendre ce qui se passe. Puis la communication redevient normale, et la voix d’Eric retentit dans mon oreille.
— Allô ?
Il ne semble pas être au mieux de sa forme.
— Eric, c’est moi. Ça va ?
Eric respire fort, et je devine qu’il est terrifié.
— Je ne sais pas. Elle… Cette fille affirme que vous devez lui dire quelque chose, sinon je vais avoir de graves problèmes.
— Passe-la-moi, vite. Tout de suite !
Encore quelques secondes de confusion. Mais c’est à nouveau Eric qui reprend la parole.
— Elle ne veut pas vous parler. Elle dit qu’il faut que vous me donniez l’adresse de l’hôpital. Elle dit que si vous mentez, elle le saura, et que je vais vraiment avoir de sérieux problèmes.
Eric a la gorge nouée par la peur.
— Pouvez-vous me donner le nom de cet hôpital, je vous en prie ? Cette fille, là… Elle est trop forte : elle m’a porté jusqu’ici d’une seule main.
— Eric, essaie de la convaincre. Il faut que je lui parle.
J’entends Eric qui parlemente avec Kalika. Mais rien n’y fait. J’imagine le pauvre Eric, pieds et poings liés, et Kalika en train de tenir le combiné près de son oreille. Les yeux d’Eric, pleins de larmes – je les vois d’ici, tout en me remémorant les promesses que je lui ai faites.
— Tu ne vas pas mourir, je t’en donne ma parole d’honneur. Et je veux que tu saches que je tiens toujours mes promesses.
— Vous devez m’aider ! crie Eric. Elle a des ongles très longs, et elle dit qu’elle va me couper la carotide si vous ne lui donnez pas l’adresse de la maternité. Aïe ! Je sens ses ongles sur mon cou !
— Dis-lui que je suis à l’hôpital St. Judes.
— Elle est à St. Judes ! hurle-t-il en écho à ma propre voix. Pendant quelques secondes, je n’entends plus rien, puis :
— Elle dit que vous mentez ! Mon Dieu, au secours ! Ses ongles !
De grosses gouttes de sueur ruissellent sur mon front, et j’ai le cœur qui bat la chamade.
— Kalika !
À présent, je hurle littéralement.
— Kalika, prends le combiné, je dois te parler !
— Elle me fait signe qu’elle ne veut pas vous parler ! sanglote Eric. Ça y est, je saigne ! Elle me griffe le cou !
Bien que je m’efforce de rester calme, je ne peux plus me contrôler, et je crie :
— Eric, tape-lui dessus avec le téléphone !
— Oh non, elle m’a tranché la gorge ! Au secours !
— Eric, dis-lui que je vais lui donner le nom de l’hôpital ! Dis-lui !
Mais Eric ne peut déjà plus parler.
— Mais… Je ne veux pas mourir !… Je ne veux pas mourir… C’est impossible, pourquoi moi ?
Ce sont les derniers mots intelligibles que je réussis à comprendre. Le reste – Eric continue à bredouiller pendant deux ou trois minutes – n’est que sanglots et gémissements, et le tout s’achève par une série de hoquets pathétiques. J’en déduis que le cœur d’Eric a cessé de battre, et je me laisse glisser le long du mur sur lequel est fixé le téléphone. Les gens qui passent à côté me lancent des regards étonnés, mais je les ignore. Kalika, de son côté, persiste dans son silence, et je dois patienter un long moment avant d’entendre à nouveau sa voix au bout du fil.
— Il n’aurait jamais dû naître, dit-elle calmement. Ce n’est pas ce que tu voulais lui dire, Mère ? C’est pourtant à toi que j’ai piqué cette fameuse citation.
Je suis en état de choc.
— Kalika…
— Je veux voir le bébé, Mère, répète-t-elle.
— Hors de question.
— Quel est le nom de l’hôpital, Mère ? Quelle est l’adresse exacte ?
— Ne compte pas sur moi pour te la donner !
Et j’ajoute en hurlant :
— Tu es un monstre !
Je ne la vois pas, mais j’ai l’impression que Kalika s’est mise à sourire : je l’entends qui me nargue en silence. Pourtant, c’est d’une voix tranquille qu’elle réplique :
— Et toi, tu es quoi ? Que t’a dit Krishna, quand il a parlé des vampires de l’ère de Kali ?
Je suppose que c’est Ray qui lui a raconté ma conversation avec Krishna, mais peu importe — je ne suis pas d’humeur à entamer un débat philosophique. Au fond de moi, j’ai une plaie béante, que je croyais susceptible d’être guérie par le fait d’avoir un enfant. Eh bien, l’ironie de la situation ne m’échappe pas : la véritable Kali a toujours été décrite comme étant un abîme insondable, et voilà que le vide à l’intérieur de moi semble s’étirer à l’infini. Les hurlements d’agonie d’Eric continuent à retentir dans mes oreilles.
— Je suis un être humain, à présent, et je ne tue plus personne, sauf si j’y suis contrainte.
— Pareil pour moi. Ce bébé… Tu ne comprends pas ce que je ressens pour lui.
— Ce que tu ressens ? Mais tu n’éprouves aucun sentiment, ma fille.
— Je n’ai pas l’intention d’en discuter avec toi, ni de répéter la question que je t’ai posée. Réponds-moi, ou tu le regretteras.
— Je ne répondrai plus jamais à aucune de tes questions.
Kalika réplique aussitôt :
— Il y a quelqu’un ici avec qui j’aimerais que tu parles. Il est assis sur le divan, à côté de moi, mais je l’ai bâillonné. Laisse-moi le temps de retirer son bâillon.
Oh non… J’ai enfanté un démon.
La voix de Seymour retentit dans le combiné. Il est évident que sa bonne humeur est feinte.
— Sita, que se passe-t-il ?
D’une voix torturée par l’inquiétude, je réponds :
— Que fais-tu chez moi, Seymour ?
— Il y a six heures environ, ta fille m’a téléphoné, en me disant qu’il fallait qu’elle me parle. Je pense que c’est Ray qui lui a donné mon numéro. Tu te souviens que Ray et moi, quand nous étions tous les deux des lycéens normaux, nous étions amis ? J’ai pris le premier avion, et ta fille est venue me chercher à l’aéroport.
S’interrompant un instant, il jette sans doute un coup d’œil au cadavre d’Eric – du moins je le suppose.
— Au premier abord, elle avait l’air vraiment sympa.
— Je t’avais pourtant dit qu’il ne fallait pas venir. Je t’avais prévenu que c’était dangereux.
— J’étais inquiet pour toi.
— Je comprends, Seymour. Ray est à la maison ?
— S’il est chez vous, je ne l’ai pas encore vu.
Seymour se met alors à tousser, et je perçois confusément qu’il est terrifié. L’écho d’une conversation, derrière lui, parvient jusqu’à moi.
— Ta fille me dit que tu dois me donner le nom de l’hôpital où tu te trouves actuellement.
— Sinon, il va t’arriver quelque chose de grave ?
— Elle ne l’a pas formulé exactement de cette façon, mais je pense que c’est ce qu’elle impliquait.
Il se tait un instant, puis il ajoute :
— On dirait qu’elle est capable de détecter les mensonges.
— Elle est capable de tout.
Toutefois, Kalika est incapable de deviner toute seule où je me trouve. Considérant ses incroyables capacités psychiques, je trouve que c’est étrange.
— Dis-lui que je veux lui parler.
Malgré les bruits confus qui me parviennent, témoignant de la discussion qui s’engage alors, Seymour reste au bout du fil.
— Elle dit qu’il faut que tu me donnes le nom et l’adresse exacte de la maternité.
Et Seymour de poursuivre, d’une voix désespérée :
— Ce qu’elle a fait à ce pauvre Eric… Il aurait fallu que tu voies ça : comparée à ta fille, tu n’étais qu’une enfant de chœur.
— Je te fais entièrement confiance là-dessus.
Je réfléchis intensément.
— Dis-lui que je lui fais une contre-proposition : demain, je lui apporterai le bébé. Dans vingt-quatre heures exactement, à dix heures demain soir, je serai sur la jetée à Santa Monica. Dis-lui aussi que si elle te fait le moindre mal, elle ne verra jamais l’enfant, même si elle fait le tour du monde pour le trouver.
Seymour transmet mon offre à Kalika, qui semble l’écouter d’une oreille attentive. Ensuite, le son est coupé, et je suppose qu’elle est en train de discuter avec Seymour. Au bout d’une interminable minute, Seymour reprend la parole.
— Elle veut savoir pourquoi tu ne peux pas venir plus tôt.
— Parce que le bébé doit rester en couveuse pendant vingt-quatre heures. Précise-lui bien qu’il s’agit d’une formalité tout à fait banale pour un nouveau-né.
Seymour répète à Kalika ce que je viens de lui dire, mais bien qu’il n’ait pas posé la main sur le combiné, je n’arrive pas à entendre ce que Kalika lui répond — elle parle trop bas. Son petit jeu commence à me taper sur les nerfs, mais je connais la raison qui pousse ma fille, dans les moments critiques, à refuser de me parler sans un intermédiaire. Elle sait qu’ainsi elle accentue mon sentiment d’impuissance, et cette stratégie est très révélatrice de la façon dont son cerveau fonctionne. Kalika est une experte en manipulations, et je me doute que les deux policiers ont subi le même sort qu’Eric Hawkins. Enfin, Seymour me communique la réponse de Kalika.
— Elle dit que tu racontes n’importe quoi au sujet de la couveuse, mais elle s’en fiche, m’annonce-t-il. Elle attendra donc que tu lui amènes le bébé.
— Il faut également qu’elle te ramène, dis-je. Vivant.
Feignant une soudaine bonne humeur, Seymour rétorque aussitôt :
— Personnellement, j’insiste sur ce point…
— Kalika sait où se trouve la jetée de Santa Monica ?
— Elle le sait, et moi aussi : à Santa Monica.
Je m’efforce de me montrer optimiste.
— Relax, Seymour. Je t’assure que je vais te tirer de ce mauvais pas le plus vite possible.
Seymour attend quelques secondes, puis il lâche :
— Fais ce que tu as à faire, Sita.
Ensuite, Kalika lui arrache sans doute le combiné, et la communication est coupée.